L’expérience des fameux PPP n’est pas tout à fait nouvelle. La Grande-Bretagne a joué les apprentis sorciers en la matière dès le début des années 1990 ; la France, dont on ne peut douter de la force des institutions publiques, a emboîté le pas par la suite. Même si le phénomène est somme toute encore marginal, l’acronyme PPP qui nomme cette réalité est apparu depuis peu dans les débats publics comme un troublant rappel des problèmes qui affectent les finances publiques et des courants qui, en Occident, remettent en cause le rôle de l’État. Ces débats soulèvent beaucoup de questions, tout comme le portrait des expériences en cours.
Pour les musées d’ici, la collaboration entre le public et le privé ne date pas d’hier. Comme ailleurs en Amérique du Nord, de nombreux musées québécois et montréalais sont nés d’initiatives privées qui démontraient une volonté de faire œuvre de recherche et d’éducation publique, à une époque où les interventions directes de l’État dans la vie économique, culturelle et sociale étaient rares.
Par la suite, l’État a reconnu l’important rôle public des musées en les soutenant directement et indirectement, ou même en construisant, en créant ou en adoptant des musées. Pensons à l’histoire du vénérable Musée des beaux-arts de Montréal, né de la plus pure tradition muséale anglo-saxonne, et dont le statut est aujourd’hui mixte. Pensons aussi aux musées créés ou adoptés par la Ville de Montréal.
Les PPP seraient-ils donc déjà pour plusieurs musées une réalité qu’on ne saurait voir ? Non, évidemment, si on parle du partenariat de type PPP. Dans le monde muséal, prédomine un modèle relativement simple et peu engageant pour les uns et les autres. Le privé s’associe temporairement à une institution et à sa mission, à l’occasion d’une activité culturelle. Ce partenaire obtient de la visibilité et affiche son engagement social en adhérant à la vision du bien commun et de la culture portée par la mission muséale. De son côté, le musée peut ainsi financer certaines activités de diffusion, mais rarement son fonctionnement. Cet engagement du privé repose bien plus sur la croyance – on pourrait dire même la louable présomption – qu’il contribue à une œuvre dépassant ses intérêts immédiats que sur une assurance de retombées sonnantes et immédiates.
On peut se désoler de ce mode de relation fondé sur la visibilité et l’événement, qui n’encourage pas les relations à long terme. Toutes les institutions connaissent en effet l’incessant travail de séduction et de prosélytisme nécessaire pour obtenir des commanditaires, et encore plus des partenaires fidèles dans les succès comme dans les difficultés. On peut se désoler aussi que ces partenaires se côtoient, juxtaposent leurs paniers d’expériences et de moyens sans les mettre en commun pour consolider à long terme les assises du monde culturel, pour assurer sa pérennité et son développement durable.
Les PPP pour nous aider à consolider la culture ? Si c’était vrai ! Le modèle de relation qu’on nous présente avec le PPP semble différent de la relation classique connue dans les musées : il est moins fondé sur le souhait de s’afficher comme bon citoyen corporatif soucieux du bien commun que d’investir avec l’assurance d’un retour profitable. Ce modèle semble aussi fondé sur d’autres présomptions : celles que le privé gère mieux que le public ; que la culture peut être source de profit ; que l’État bureaucratisé n’a pas la souplesse pour servir avec économie et efficacité le bien public.
L’expérience historique des musées, où public et privé sont souvent partenaires, ne correspond pas à ce portrait simpliste. Publics ou privés, les musées sont souvent des champions de la gestion de ressources limitées ; la productivité de leurs employés est exemplaire. Ils savent allier leur mission exigeante et leur vision du bien public à une connaissance des lois du marché culturel et à un travail habile pour en tirer profit. Leurs appareils administratifs sont souvent légers, souples ; leur personnel polyvalent sait réagir rapidement au contexte, aux besoins, pour servir la mission supérieure du musée et de ses artisans. Les musées savent rallier ceux qui – du public ou du privé – partagent leur foi dans le rôle de la culture sans avoir à faire des compromis sur les principes.
On aurait peut-être intérêt à regarder et à analyser cette expérience mixte des musées – et celle d’autres secteurs culturels – pour établir les conditions qui permettent de consolider le fonctionnement des institutions culturelles sans mettre en péril leurs fondements, leurs principes et leur diversité. Ce qui n’empêche pas de souhaiter que naissent des partenariats plus créatifs et permanents entre institutions muséales et secteur privé, sans que l’État prenne ce prétexte pour s’esquiver en douce. Pour y arriver, le défi est d’abord de reformuler en ce début du XXIe siècle l’importance de la culture dans le développement de la société et d’obtenir une nouvelle adhésion des secteurs privés et publics. Si les mécènes de l’industrie du bois et du chemin de fer croyaient dans la mission des musées au XIXe siècle, quand l’analphabétisme régnait, au point de participer à leur création et à leur fonctionnement, pourquoi les grands de l’économie d’aujourd’hui n’en seraient-ils pas convaincus ?